Face  à  la  politique  sécuritaire, la  résistance  citoyenne  s’organise

 
 
Dans le corps de son précédent rapport bisannuel, la commission nationale ‘Citoyens- Justice-Police’ s’inquiétait légitimement de la dégradation continue et organisée de la relation entre les citoyens et leur police : sur-pénalisation des comportements, fichage exponentiel, policiers et gendarmes soumis à des objectifs chiffrés et exigence de résultats.
 
La commission nationale saluait néanmoins l’action difficile menée par la commission nationale de déontologie de la sécurité, autorité administrative indépendante qui permet au citoyen de pouvoir bénéficier d’une enquête effective et autonome. Le constat du rôle protecteur des libertés du citoyen par la CNDS était cependant teinté d’une vive inquiétude quant à l’absence de moyens donnés à cette dernière pour lui permettre d’exercer effectivement sa mission de contrôle.
 
 
Deux ans plus tard, les constats sont encore plus amers : aggravation de la politique pénale et sociale dérivant vers une politique de ‘total contrôle’, tensions sociales exacerbées par la mise en œuvre d’une véritable frénésie répressive, dilution des principaux remparts protecteurs offerts aux citoyens.
 
La commission nationale constate avec intérêt l’émergence marquée de résistances citoyennes aux abus de pouvoir et d’autorité qui émanent de représentants des forces de l’ordre. 
 
 
A- LE DURCISSEMENT DU CLIMAT LEGISLATIF ET REGLEMENTAIRE
 
"Le propre du pouvoir politico-médiatique est toujours d’intervenir sur la compréhension de cette « sécurité » humaine ou de la sécurité de la vie pour les réduire aux dimensions qui conviennent à son action - d’inventer ainsi ce que le sociologue et philosophe Zygmunt Bauman appelle « des cibles de substitution » : les délinquants, les voyous, la « racaille », les « étrangers », les  « immigrés » avec ou sans papiers, telle ou telle catégorie ou classe d’individus. La culture de la peur, ainsi, est indissociable d’une redoutable culture de l’ennemi (..) "1
 
Le durcissement de la politique législative et réglementaire a profondément marqué ces deux dernières années.
 
Une politique répressive épidermique, au gré des faits divers, a donc émergé, conduisant à une stigmatisation accrue des catégories les plus vulnérables de la population : étrangers sans papiers, jeunes des cités, marginaux, malades mentaux, "sans logis"...
 
Les réformes législatives vers un ‘toujours plus’ répressif s’enchaînent : peines planchers, rétention de sûreté, etc. Les chantiers législatifs et les pseudo-commissions de réflexion, sous couvert de concertation et de dialogue, remettent en cause ce que l’on considérait jusqu’alors comme des principes fondamentaux et des progrès de l’état de droit.  
 
Ainsi, en matière de droit des mineurs, le principe de la priorité d’une action éducative sur la répression est clairement mis à mal. Cela a d’ailleurs conduit la Garde des Sceaux, à réception des conclusions de la commission présidée par André Varinard, à se déclarer favorable à "l'emprisonnement des mineurs de 12 ans, affirmant qu’une telle mesure serait fondée sur le ‘bon sens’".
 
Si le Premier ministre, face au tollé général suscité par ces déclarations, s’est empressé, opportunément, de s’en démarquer, elles n’en sont pas moins l’illustration de la mouvance répressive générale.
 
A cette crispation législative s’ajoutent les pressions toujours accrues, voire les tentatives d’intimidation, à l'égard des magistrats et des fonctionnaires de police, sommés d’appliquer sévèrement les textes et rappelés à l'ordre dans le cas contraire, souvent au mépris de la séparation des pouvoirs.
 
De la même manière, en matière de droit des étrangers, Brice HORTEFEUX s’est dit :
"fier de faire respecter et appliquer la loi", lors de la conférence de presse donnée le 13 janvier 2009. Et il a rendu public le chiffre de 29.796 reconduites à la frontière en 2008, se glorifiant d’avoir dépassé ainsi son objectif initial de 26.000 reconduites.
 
L’application ‘stakhanoviste’ de la loi, au mépris du respect des libertés, de la dignité et des droits fondamentaux dont tout individu ne saurait être privé, amène certains syndicats de policiers à dénoncer violemment cette politique systématique du chiffre.
 
Ce système généralisé de surveillance et du ‘tout sécuritaire’ se traduit également dans l’aggravation des mesures de fichage et l’absence totale de garde-fou pour le citoyen.
 
Au début de l'été 2008, la création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel, dénommé EDVIGE2, s'ajoutant aux fichiers de police - déjà trop nombreux - a suscité un vif émoi. En effet, il prévoyait non seulement l’extension inédite des catégories de personnes visées mais aussi l'enregistrement de données manifestement discriminatoires : origines raciales ou ethniques, opinions politiques, philosophiques ou religieuses, appartenance syndicale ou encore données relatives à la santé, à la vie sexuelle des personnes. De surcroît ce fichier porte une atteinte disproportionnée à la liberté d ‘association et de participation aux affaires publiques.  
 
Baptisée EDVIRSP, la nouvelle version du fichier EDVIGE, si elle ne contient plus aucune donnée touchant à l’orientation sexuelle ou à la santé des personnes, reste néanmoins très préoccupante quant aux coups sans cesse portés aux libertés.
 
Pourtant les dérives et les dangers du fichage sont parfaitement connus, notamment du fait des nombreux dysfonctionnements des fichiers policiers déjà existants.
 
Ainsi, le STIC ne cesse d’alimenter la chronique. Créé en 2001, ce fichier de police qui est  également consulté à des fins d’enquête administrative recensait, en 2007, 4,5 millions d’individus mis en cause (12,5 % de la population), 22,5 millions de victimes (37,5 % de la population), 9,8 millions d’objets. Sa consultation est accessible à 100.000 fonctionnaires et donne lieu à 20 millions de consultations par an :
"Au total, la consultation du STIC à des fins d’enquête administrative est susceptible de concerner aujourd’hui plus d’un million d’emplois.
Cette finalité, voulue par le législateur, a modifié la nature même du STIC et exige une vigilance particulière quant à la qualité – et surtout l’exactitude -  des données qui y figurent. Etre fiché dans le STIC est en effet porteur de conséquences importantes qui peuvent entraîner la perte d’emploi, le refus de recrutement, l’impossibilité de se présenter à des concours administratifs, etc.".

Or ce fichier est affecté d'erreurs très importantes, concernant l’enregistrement des données et leur rectification.
 
En 2006 déjà, la CNIL avait solennellement attiré l’attention du gouvernement à propos des dysfonctionnements de ce fichier et des risques graves d’injustice en découlant.
 
Le 20 janvier 2009, à la suite au rapport remis au Premier ministre, consécutivement au contrôle qu’elle avait effectué sur le fonctionnement du STIC, la CNIL a dressé un état des lieux très alarmant du fonctionnement de ce fichier, stigmatisant les erreurs de saisie, la conservation illimitée d’informations, les pratiques peu sécurisées de consultation, l’absence de système permettant d'en détecter les utilisations anormales.
 
En dépit des alertes et des recommandations réitérées de la CNIL, il n’apparaît pas que cette commission soit réellement un outil de protection pour les citoyens, tant l’impact de ses déclarations semble limité, sans véritable effet sur les pouvoirs publics.
 
De ce constat rapide, il ressort que les relations citoyens-police évoluent dans un contexte de tensions extrêmes et en l’absence de contre-pouvoir. 
 
 
B - L’EMERGENCE MARQUEE D’UNE RESISTANCE CITOYENNE DIFFICILE 
 
Les craintes formulées par la commission nationale ‘Citoyens-Justice-Police’ dans le rapport bisannuel précédent, quant à la pérennité de la CNDS, sont devenues réalité. La fin de cette autorité indépendante a été programmée dans le projet de loi constitutionnelle de modernisation des institutions de la Vème république, adopté en première lecture le 3 juin 2008 par l’Assemblée nationale puis par le Sénat, le 24 juin suivant.
 
L’article 31 de cette loi a créé le poste de défenseur des droits du citoyen, qui regrouperait non seulement les attributions de la CNDS mais également celles du médiateur de la République et celles du contrôleur général des lieux de privation de liberté. Les modalités d’intervention de ce défenseur sont renvoyées à une loi organique ultérieure.
 
Le contour des attributions de ce nouvel interlocuteur reste donc à dessiner. Une telle réorganisation manifeste néanmoins la tendance marquée des pouvoirs publics de "diluer", au maximum, les moyens donnés au citoyen de bénéficier du soutien d’une autorité indépendante qui permette, à la fois, de lutter contre l’impunité et de "promouvoir" le respect de la déontologie policière.
 
Face à ce déséquilibre social sans cesse accentué, participent aux actions des associations les plus reconnues (CIMADE, GISTI, etc.) de nombreux mouvements citoyens, constitués spontanément soit de groupements les plus divers - tel le CODEDO4 fondé en juillet 2008 - soit seulement par les réactions spontanées d’individus confrontés à des situations qu’ils jugent intolérables.
 
RESF en est l’illustration la plus marquante de ces dernières années. Véritable lame de fond, cette expression spontanée et autogérée de "désobéissance civile", a pris, en quatre ans à peine, une grande ampleur et est devenue un outil d’alerte et de résistance aux pouvoirs publics et aux services de police.
 
 Pourtant, ces actions, ces réactions citoyennes ne s’effectuent pas sans mal ni sans entrave.
 
En témoignent aussi les menaces qui pèsent sur certaines associations. On citera pour exemple l’appel d’offre significatif du ministère de l’Immigration sur l’information des étrangers, destiné à évincer la ‘trop gênante’ CIMADE des centres de rétention ; les lenteurs administratives délibérées imposées aux salariés de la même CIMADE pour obtenir leur habilitation ; les menaces proférées à l’encontre de RESF par le porte-parole de l’UMP lors de l’incendie qui a ravagé, le 22 juin 2008, le centre de rétention administrative de Vincennes  et son appel à la dissolution du réseau ; les menaces de poursuites à l’encontre d’un élu du Jura pour avoir dénoncé, dans la presse, la "rafle" d’une famille de sans-papiers...
 
Plus encore, les manœuvres d’intimidation à l'encontre de citoyens se multiplient. Le placement en garde à vue, en décembre 2008, de trois philosophes, coupables de s’être enquis, dans un avion, du sort d’un sans papier expulsé, les traitements dégradants, les trois fouilles à corps "réservées" à la femme du groupe illustrent ces errements répressifs.
 
Le ministère de l’Intérieur annonce d’ailleurs le chiffre glaçant de 577.816 gardes à vue en 2008, soit une augmentation de 2,8 % par rapport à 2007 et de 71,6 % par rapport à 2001. 
 
On ne peut que s’inquiéter de cette dérive vers une criminalisation grandissante de l’action citoyenne. Elle nous conduit à toujours plus de vigilance.
 
Dans un tel contexte, les écrits de Vàclav Havel prennent une particulière résonance :
 
"Ce que la conscience sociale considérait il y a peu de temps comme indécent, est aujourd’hui couramment excusé pour être demain accepté et devenir, sans doute après- demain un modèle. Ce à quoi nous refusions hier de nous accoutumer, ce que nous tenions pour impossible, nous l’admettons aujourd’hui sans nous en étonner comme une réalité. Et inversement, ce qui pour nous, naguère, allait de soi, est devenu à présent, une exception et sera demain - qui sait ? - considéré comme un idéal inaccessible."


 
                                                          
1- Marc CREPON - La culture de la peur I. Démocratie, identité, sécurité 
2- Décret ministériel du 27 juin 2008, publié au JO le 1er juillet 2008
3- Lettre de la CNIL du 20 janvier 2009
4- Collectif pour une dépénalisation du délit d’outrage fondé en juillet 2008, en réaction à l’inflation
manifeste, de l’usage de ce délit par les forces de l’ordre (31.000 plaintes en 2007 contre 17.000, il
y a 10 ans selon l’observatoire national de la délinquance).
5- Vàclav Havel, ‘Lettre ouverte à Gustav Husak’, 8 avril 1975.  

           
RAPPORT  D''ACTIVITE, JANVIER  2007--DECEMBRE  2008 
Citoyens - Justice - Police
Commission nationale sur les rapports entre les citoyens et les forces de sécurité, sur le contrôle et le traitement de ces rapports par l’institution judiciaire. 
 

Secrétariat de la commission nationale
Citoyens-Justice-Police
LDH
138 rue Marcadet 75018 Paris
tél : 01.56.55.51.07/fax : 01.42.55.51.21
mail : virginie.peron@ldh-france.org

Ligue des droits de l’homme – SAF – Syndicat de la Magistrature.









 
 
 

Pourquoi une faim galopante au XXIe siècle et comment l’éradiquer ?



Mondialisation.ca, Le 27 avril 2009
 
 

 



Comment expliquer qu’on soit toujours confronté à la faim au 21ème siècle ? Un habitant de la planète sur sept souffre de la faim en permanence.

Les causes sont connues : une injustice profonde dans la distribution des richesses, un accaparement des terres par une minorité réduite de très grands propriétaires. Selon la FAO[1], 963 millions de personnes souffraient de la faim en 2008. Structurellement, ces personnes appartiennent paradoxalement à la population rurale. Ce sont en majorité des producteurs agricoles qui ne possèdent pas de propriétés ou pas assez de terres, ni de moyens pour les mettre en valeur.

Qu’est-ce qui a provoqué la crise alimentaire de 2007-2008 ?

Il faut souligner qu’en 2007-2008, le nombre de personnes souffrant de la faim a augmenté de 140 millions. Cette nette augmentation est due à l’explosion du prix des produits alimentaires[2]. Dans de nombreux pays, cette augmentation des prix de vente des aliments au détail tourne autour de 50 %, parfois plus.

Pourquoi une telle augmentation ? Il est important de comprendre ce qui s’est passé depuis trois ans pour répondre à cette question et, ensuite, mettre en place des politiques alternatives adéquates.

D’une part, les pouvoirs publics du Nord ont augmenté leurs aides et leurs subventions pour les agro-carburants (appelés à tort « biocarburants » alors qu’ils n’ont pourtant rien de bio). Du coup, il est devenu rentable de remplacer les cultures vivrières par des cultures fourragères et d’oléagineux, ou de dévier une partie de la production de grains (maïs, blé…) vers la production d’agro-carburants.

D’autre part, après l’éclatement de la bulle de l’immobilier aux Etats-Unis, puis dans le reste du monde par ricochets, la spéculation des grands investisseurs (fonds de pension, banques d’investissement, hedge funds…) s’est déplacée vers les marchés boursiers où se négocient les contrats sur les denrées alimentaires (principalement trois Bourses des Etats-Unis spécialisées dans les marchés à terme de grains : Chicago, Kansas City et Minneapolis). Il est donc urgent pour les citoyens d’agir pour interdire par voie légale la spéculation sur les aliments… Bien que la spéculation à la hausse ait pris fin au milieu de l’année 2008 et que les prix sur les marchés à terme soient ensuite retombés en flèche, les prix au détail n’ont pas suivi le même mouvement.. L’écrasante majorité de la population mondiale dispose de revenus très bas et subit encore aujourd’hui les conséquences dramatiques de l’augmentation des prix des aliments de 2007-2008. Les dizaines de millions de perte d’emplois annoncées pour 2009-2010 à l’échelle mondiale vont aggraver la situation. Pour contrer cela, il faut que les autorités publiques exercent un contrôle sur les prix alimentaires afin de les faire baisser.

L’augmentation de la faim dans le monde n’est pas due pour le moment au changement climatique. Mais ce facteur aura des conséquences très négatives dans l’avenir en termes de production dans certaines régions du monde, en particulier les zones tropicales et subtropicales. La production agricole dans les zones tempérées devrait être moins touchée. La solution consiste en une action radicale pour réduire brutalement les émissions de gaz à effets de serre (le GIEC[3] recommande une diminution de 80 % des émissions pour les pays les plus industrialisés et de 20% pour les autres).

Est-il possible d’éradiquer la faim ?

Eradiquer la faim, c’est tout à fait possible. Les solutions fondamentales pour atteindre cet objectif vital, passent par une politique de souveraineté alimentaire et une réforme agraire. C'est-à-dire nourrir la population à partir de l’effort des producteurs locaux, tout en limitant les importations et les exportations.

Il faut que la souveraineté alimentaire soit au cœur des décisions politiques des gouvernements. Il faut se baser sur les exploitations agricoles familiales utilisant des techniques destinées à produire des aliments dits « bio » (ou « organiques »). Cela permettra en plus de disposer d’une alimentation de qualité : sans OGM, sans pesticides, sans herbicides, sans engrais chimiques. Mais pour atteindre cet objectif-là, il faut que plus de 3 milliards de paysans puissent accéder à la terre en quantité suffisante et la travailler pour leur compte au lieu d’enrichir les grands propriétaires, les transnationales de l’agrobusiness et les commerçants. Il faut aussi qu’ils disposent, grâce à l’aide publique, des moyens pour cultiver la terre (sans l’épuiser).

Pour ce faire, il faut une réforme agraire, réforme qui manque toujours cruellement, que ce soit au Brésil, en Bolivie, au Paraguay, au Pérou, en Asie ou dans certains pays d’Afrique. Une telle réforme agraire doit organiser la redistribution des terres en interdisant les grandes propriétés terriennes privées et en fournissant un soutien public au travail des agriculteurs.  

Il est important de souligner que le FMI et surtout la Banque mondiale ont d’énormes responsabilités dans la crise alimentaire car ils ont recommandé aux gouvernements du Sud de supprimer les silos à grains qui servaient à alimenter le marché intérieur en cas d’insuffisance de l’offre et/ou d’explosion des prix. La Banque mondiale et le FMI ont poussé les gouvernements du Sud à supprimer les organismes de crédit public aux paysans et ont poussé ceux-ci dans les griffes des prêteurs privés (souvent de grands commerçants) ou des banques privées qui pratiquent des taux usuriers.  Cela a provoqué l’endettement massif des petits paysans, que ce soit  en Inde, au Nicaragua, au Mexique, en Egypte ou dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Selon les enquêtes officielles, le surendettement des paysans qui touche les paysans indiens est la cause principale du suicide de 150 000 paysans en Inde au cours des dix dernières années. C’est un pays où précisément la Banque mondiale s’est employée avec succès à convaincre les autorités de supprimer les agences publiques de crédit aux agriculteurs. Et ce n’est pas tout : au cours des 40 dernières années, la Banque mondiale et le FMI ont aussi poussé les pays tropicaux à réduire leur production de blé, de riz ou de maïs pour les remplacer par des cultures d’exportation (cacao, café, thé, bananes, arachide, fleurs…). Enfin, pour parachever leur travail en faveur des grandes sociétés de l’agrobusiness et des grands pays exportateurs de céréales (en commençant par les Etats-Unis, le Canada et l’Europe occidentale), ils ont poussé les gouvernements à ouvrir toutes grandes les frontières aux importations de nourriture qui bénéficient de subventions massives de la part des gouvernements du Nord, ce qui a provoqué la faillite de nombreux producteurs du Sud et une très forte réduction de la production vivrière locale.

En résumé, il est nécessaire de mettre en œuvre la souveraineté alimentaire et la réforme agraire. Il faut abandonner la production des agro-carburants industriels et bannir les subventions publiques à ceux qui les produisent. Il faut également recréer au Sud des stocks publics de réserves d’aliments (en particulier de grains : riz, blé, maïs…), (re)créer des organismes publics de crédit aux agriculteurs et rétablir une régulation des prix des aliments. Il faut garantir que les populations à bas revenu puissent bénéficier de bas prix pour des aliments de qualité. L’Etat doit garantir aux petits producteurs agricoles des prix de vente suffisamment élevés afin de leur permettre d’améliorer nettement leurs conditions de vie. L’Etat doit également développer les services publics dans les milieux ruraux (santé, éducation, communications, culture, « banques » de semences…). Les pouvoirs publics sont parfaitement à même de garantir à la fois des prix subventionnés aux consommateurs d’aliments et des prix de vente suffisamment élevés pour les petits producteurs agricoles afin qu’ils disposent de revenus suffisants.   

Ce combat contre la faim n’est-il pas partie prenante d’un combat bien plus vaste ?

On ne peut prétendre sérieusement lutter contre la faim sans s’attaquer aux causes fondamentales de la situation actuelle. Or la dette est l’une d’entre elles, et les effets d’annonce sur ce thème, fréquents ces dernières années comme lors des sommets du G8 ou du G20, masquent mal que ce problème demeure entier. La crise globale qui touche le monde aujourd’hui aggrave la situation des pays en développement face au coût de l’endettement et de nouvelles crises de la dette au Sud sont en préparation. Or cette dette a conduit les peuples du Sud, souvent pourvus en richesses humaines et naturelles considérables, à un appauvrissement général. La dette est un pillage organisé auquel il est urgent de mettre fin.

En effet, le mécanisme infernal de la dette publique est un obstacle essentiel à la satisfaction des besoins humains fondamentaux, parmi lesquels l’accès à une alimentation décente. Sans aucun doute, la satisfaction des besoins humains fondamentaux doit primer sur toute autre considération, géopolitique ou financière. Sur un plan moral, les droits des créanciers, rentiers ou spéculateurs ne font pas le poids par rapport aux droits fondamentaux de six milliards de citoyens, piétinés par ce mécanisme implacable que représente la dette. 

Il est immoral de demander aux pays appauvris par une crise globale dont ils ne sont nullement responsables de consacrer une grande partie de leurs ressources au remboursement de créanciers aisés (qu’ils soient du Nord ou du Sud) plutôt quà la satisfaction de ces besoins fondamentaux. L’immoralité de la dette découle également du fait quelle a très souvent été contractée par des régimes non démocratiques qui n’ont pas utilisé les sommes reçues dans lintérêt de leurs populations et ont souvent organisé des détournements massifs dargent, avec laccord tacite ou actif des États du Nord, de la Banque mondiale et du FMI. Les créanciers des pays les plus industrialisés ont prêté en connaissance de cause à des régimes souvent corrompus. Ils ne sont pas en droit d’exiger des peuples quils remboursent ces dettes immorales et illégitimes.

En somme, la dette est un des principaux mécanismes par lesquels une nouvelle forme de colonisation s’opère au détriment des peuples. Elle vient sajouter à des atteintes historiques portées également par les pays riches : esclavage, extermination de populations indigènes, joug colonial, pillage des matières premières, de la biodiversité, du savoir-faire des paysans (par le brevetage au profit des transnationales de l’agrobusiness du Nord des produits agricoles du Sud comme le riz basmati indien) et des biens culturels, fuite des cerveaux, etc. Il est plus que temps de remplacer la logique de domination par une logique de redistribution de richesses dans un souci de justice.

Le G8, le FMI, la Banque mondiale et le Club de Paris imposent leur propre vérité, leur propre justice, dont ils sont à la fois juge et partie. Face à la crise, le G20 a pris le relais et cherche à remettre un FMI discrédité et délégitimé au centre du jeu politique et économique. Il faut mettre fin à cette injustice qui profite aux oppresseurs, qu’ils soient du Nord ou du Sud.

 

 


[1] Organisme des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, www.fao.org  

[2] Voir Damien Millet et Eric Toussaint, « Retour sur les causes de la crise alimentaire mondiale », 2008, http://www.cadtm.org/spip.php?article3625 . Voir aussi Eric Toussaint, « Une fois encore sur les causes de la crise alimentaire, http://www.cadtm.org/spip.php?article3773 .

 

Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, voir www.ipcc..ch/languages/french.htm

 

 


 

Damien Millet, mathématicien, est porte-parole du CADTM France (Comité pour l'annulation de la dette du tiers-monde,www.cadtm..org. Eric Toussaint, docteur en sciences politiques, est président du CADTM Belgique. Ils ont écrit ensemble le livre « 60 Questions 60 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale », CADTM/Syllepse, novembre 2008.

 

 

 






 

Evo Morales à Sciences Po: "Nous sommes une réserve éthique et morale"

 

Le président de la Bolivie, en visite à Paris mardi 17 février, a donné une conférence à Sciences Po. Contretemps vous propose sa traduction.


 « Comme nos aïeuls indigènes l’avaient promis, nous sommes aujourd’hui des millions à transformer le pays»

 En Bolivie, les mouvements sociaux sont les interlocuteurs de la société civile face à l’Etat. Dans l'ensemble de l’Amérique latine ces mouvements luttent pour des transformations attendues depuis si longtemps. Ces luttes sociales ont fait beaucoup pour la démocratie, comme par exemple la Centrale Ouvrière Bolivienne pendant les dictatures militaires. La lutte anti-coloniale des nos aïeuls nous a légué une tradition de résistance opiniâtre contre l’invasion et contre l’oppression : que l'on songe à Tupac Katari et tous ces aînés qui ont été les premiers à s'être battus pour nos ressources naturelles, ou comme on dit dans le Mouvement Paysan Indigène, pour la terre et le territoire. Le Mouvement Indigène a depuis toujours été à la tête de ces revendications. Tupac Katari avait affirmé avant d’être écartelé en 1871 : « je meurs, mais je reviendrai, et je serai des millions ». Après avoir obtenu en 2005 plus d’un million de votes et après en avoir obtenu plus de deux millions pour approuver la Constitution Politique de l’Etat, je peux dire que Tupac Katari a tenu sa promesse, car nous sommes aujourd’hui des millions pour garantir une profonde transformation de notre pays.

Mais il ne s’agit pas seulement des luttes des indigènes. Les guerres d'indépendance ont été marquées par de grandes insurrections en coordination directe avec des métis : les luttes de Juana Azurduy de Padilla, de Moto Mendez, de Simon Bolivar, de José Antonio Sucre; et après la République, la lutte de Marcelo Quiroga Santa Cruz par exemple pour la nationalisation; après la guerre de Chaco, celle des militaires patriotes qui ont été les premiers à avoir nationalisé les hydrocarbures et le pétrole, acte de naissance du nationalisme militaire dans l’Armée Bolivienne.

Toutes ces luttes continuent aujourd’hui, s'opposant à des groupes qui n’acceptent pas les transformations en cours et qui ne veulent pas l’égalité, la dignité, et la justice.


 Un « gouvernement du mouvement social »

Nous pouvons dire que notre gouvernement est aujourd'hui un gouvernement des mouvements sociaux, car les soldats de cette révolution démocratique et culturelle sont massivement issus des rangs du Mouvement Paysan Indigène, alors qu'heureusement les membres de la Centrale Ouvrière Bolivienne et d’autres forces sociales se rallient aujourd'hui à cette transformation pacifique et culturelle.

Il existait auparavant une multitude de luttes sociales, de marches à partir de grandes villes boliviennes revendiquant des transformations profondes. Mais ces mobilisations n’ont pas été suffisantes, car les accords obtenus n’ont jamais été respectés. Je me rappelle l’une de ces marches historiques, celle de Chapare (1994), une « marche fantôme » selon les ministres, car leurs avions étaient incapables de nous repérer sur ces chemins sauvages que nous préférions aux grandes routes en raison des tensions et des répressions. Nous sommes pourtant arrivés des milliers à La Paz où certains camarades ont été détenus et libérés par la suite grâce à la lutte du peuple. Après cette grande marche de septembre 1994, nous avons obtenu un accord pour discuter de la dépénalisation de la feuille de Coca, pour l’acceptation des droits des peuples indigènes et pour la défense de la terre et du territoire.

Au mois de décembre, l’accord n’était pas encore appliqué. Nous avons alors lancé une campagne nationale avec nos principales organisations militantes, différentes entités paysannes et syndicales, comme la CSUTCB[1], la Confédération des Colonisateurs de Bolivie, composée par des indiens quechuas et aymaras qui se battent pour l’obtention des terres et enfin les Bartolinas qui est la grande organisation des femmes paysannes et indigènes. Avec ces organisations, nous avons revu l’accord signé au mois de septembre, dont aucun des points n’avait été respecté. Nous avons réalisé que la seule mobilisation syndicale, les marches, ne permettent pas d'obtenir la satisfaction de nos revendications. « Par les marches on ne gagne que du papier » : de ce constat nous avons conclu que la seule manière de faire appliquer nos revendications était de devenir un pouvoir politique. Il nous fallait construire un instrument politique de libération et nous avons donc décidé d'en finir avec le système politique en place.

Cela n'a pas été évident. Je me rappelle au début de mon engagement syndical, quand un de nos dirigeants exposait au gouvernement la nécessité de réformes profondes et structurelles, le ministre ou le vice-ministre répondait : « vous êtes en train de faire de la politique, vous n’avez pas le droit de faire de la politique, votre politique c'est la « hache » et la « machette ».

Quelques années auparavant, en 1985, l’ADN[2] progressait dans les centres miniers et le MNR[3] dans la campagne. Ni l'un ni l'autre ne rassemblait plus de 50% des voix, mais ils se sont réunis sous l’Alliance Patriotique, qui a finalement avalisé le renvoi massif de travailleurs miniers, dont plus de 30 000 se sont retrouvés au chômage. A partir de là, les privatisations et le saccage de nos ressources naturelles s'est mis en place et tout cela avec les votes du peuple. Nous avons compris par la suite que notre politique ne peut pas se réduire à « la hache » et à la « machette » et comme n’importe quel citoyen nous avons le droit de faire de la politique. Nous avons décidé donc de passer d’une lutte sociale et syndicale, à une lutte électorale, à la construction d’un instrument politique, qui est aujourd’hui le Mouvement vers le Socialisme (MAS).


 « Le MAS est le résultat d’autant d’années de luttes »

 Pour parler des origines du MAS, il faut rappeler que le gouvernement des Etats-Unis  finançait la Cour Nationale Electorale Bolivienne sous condition qu'elle ne reconnaisse pas la légalité des partis politiques directement issus des mouvements sociaux, l’ASP[4] d'abord puis l’Instrument Politique pour la Souveraineté des Peuples (IPSP). Autrement dit, nous n’étions pas reconnus avant de prendre le pouvoir et nous sommes devenus le gouvernement grâce au MAS. Au début le MAS était un parti sans militant, c’était un groupement d’entités syndicales. Nous avons commencé à militer en tant que membres du MAS jusqu'à nous l'approprier, en dépit des pressions du gouvernement américain de ne pas reconnaître ce mouvement politique né du mouvement social.

C’est la première fois dans l’histoire de la Bolivie qu’un parti prônant une politique anti-néolibérale, anti-coloniale et anti-impérialiste naît du Mouvement Paysan Indigène. Les partis de gauche traditionnels étaient toujours le fait d'intellectuels et de politiciens, qui sous couvert de construire « le parti du peuple » s'organisaient et rédigeaient leur programme sans  sa participation. Or, notre mouvement politique est réellement l'émanation de ces innombrables marches, de tous ceux qui sont morts durant autant d’années de  luttes , des 180 ans de vie républicaine. Fondamentalement, ces vingt dernières années de résistances aux politiques néo-libérales ont construit le mouvement social des plus démunis de mon pays.

Une fois notre mouvement politique construit, nous avons dû surmonter, partout, d'immenses difficultés. Dans certaines régions, des camarades des mouvements paysans ne voulaient pas des professionnels politiques. J’ai dû expliquer inlassablement que la coordination entre conscience sociale et capacités professionnelles et intellectuelles était nécessaire. Nous avons fini par convaincre, cela a fait partie du processus et nous avons avancé petit à petit.

En 1995, nous nous sommes présentés pour la première fois aux élections municipales et nous avons gagné plusieurs mairies, à Cochabamba et à Chapala. Au début c’était compliqué car nos dirigeants syndicaux ne voulaient pas devenir maires mais rester en tant que dirigeants des fédérations. A ce moment c’était plus important pour nous de diriger les syndicats que d’êtres maires ou députés.

En 1997, nous avons participé aux élections nationales sous le nom de Izquierda Unida, qui était crédité de 0,9% dans les sondages. Pourtant nous avons obtenu presque 4% et quatre députés.

En 2002, je me suis présenté par la première fois comme candidat à la présidentielle.  Les enquêtes d'opinion nous prédisaient 7%, tandis que d’autres partis politiques comme Bolivia Libre ou le MNR étaient donnés à 35%. Résultat : les cinq partis en tête nous ont battus avec moins de 1% d'écart. J’étais surpris, je ne m'attendais pas à ces résultats et j'ai eu peur en tant que candidat à la présidence car nous n’avions pas encore de programme de gouvernement. Notre programme était comme celui de n’importe quelle organisation syndicale. Légalement, je pouvais devenir président si le Parlement décidait de me nommer  car nous avions obtenu la deuxième place. Dans notre esprit, nous avions gagné les élections en 2002, bien qu’on nous les ait volées, car l’ambassadeur des Etats-Unis, Manuel Rochas, avait négocié avec les dirigeants politiques du BL et du MNR.

A ce moment, nous n’avions pas de programme de gouvernement ni réfléchi à de possibles ministres. Par exemple, nous avions obtenu deux sièges de Sénateurs dans deux départements sans en avoir présenté de candidat. Voilà l’histoire de ce mouvement politique qui se constituait au même temps que la conscience du peuple bolivien s’affirmait dans la lutte pour la rappropriation de nos ressources naturelles.

            Les élections de 2005 arrivent à la suite de toutes ces années de lutte. Mais cette fois-ci, nous nous étions préparés pour les gagner. La droite avait commis des erreurs politiques qui ont favorisé une prise de conscience majeure du peuple bolivien. En 2002 par exemple j'ai été expulsé du Parlement parce que j’avais dit qu'il était « la première mafia de l’Etat ». Et je leur ai dit encore: « vous m’expulsez, mais aux prochaines élections, je reviendrai avec 30 ou 40 parlementaires. »


 « C’est la force sociale qui résiste au racisme envers les peuples indigènes »

 Ce que je veux que vous compreniez, c’est que le processus révolutionnaire démocratique qu’on est en train de vivre en Bolivie, n’est pas dû à Evo Morales, mais à la lutte des mouvements sociaux, des secteurs les plus discriminés de l’histoire bolivienne, comme l’est le Mouvement Paysan Indigène. Ce mouvement a été toujours très combattu, même par les politiques européennes qui ont tout fait pour en finir avec lui et aujourd’hui dans certains pays de l’Amérique latine il ne reste plus de peuples indigènes, malgré la résistance de nos aïeuls à cette oppression.

Le racisme envers les indigènes a été en général très fort, dans certaines revues on pouvait lire des propos comme : « si nous voulions, nous pourrions faire marcher ces indiens comme des animaux ». Un autre exemple, en 1994, il est apparu dans le journal bolivien El Deber une caricature représentant un bonhomme avec un gros ventre, des plumes sur la tête, couvert des feuilles de coca en bas du ventre, qui s’appelait « l’indien rebelle Evo Morales » et la légende disait: « il faudrait tuer celui-là ». Imaginez-vous le racisme qui existe en Bolivie pour que certains puissent tenir des propos pareils. Les forces sociales résistent à cette politique raciste, car elle existe encore, et quand nous revendiquons les luttes du Mouvement Paysan Indigène et menons des transformations profondes par le vote du peuple, on nous traite, nous, de racistes.


« Aujourd’hui, nous avons décidé de refonder la Bolivie  avec la participation du peuple bolivien »

 

 C’est la première fois que le peuple bolivien a le droit de changer et d’écrire sa propre constitution. Il y a eu au moins 18 constitutions depuis la fondation de la Bolivie en 1824, mais seuls les partis libéraux, puis néo-libéraux se sont permis de la modifier sans la participation d’aucun secteur populaire. Aujourd’hui, nous avons décidé de refonder la Bolivie mais avec la participation du peuple bolivien

Il est très important de suivre ce processus de libération qui est une transformation profonde, accompagnée par le peuple. Lors du référendum constitutionnel les secteurs les plus racistes ont tout fait pour que cette nouvelle constitution ne soit pas approuvée, en défendant principalement l’autonomie des territoires les plus riches, la capitalia et la propriété privée. La propriété privée ainsi que l’autonomie sont garanties par la Nouvelle Constitution, mais sous une autre forme que celle voulue par la classe dominante. Les votes obtenus sont le résultat d’une forte conscience et de la confiance du peuple envers le nouveau gouvernement. Bien que la classe dominante n'a reculé devant rien pour me faire partir du pouvoir, le référendum constitutionnel a été approuvé par 67% de votes. Alors, ils ont osé un coup d’Etat civil, mais ils ont échoué. Il y avait des conspirateurs externes, comme l’était l’ambassadeur des Etats Unis, mais depuis que je l'ai fait expulser les conspirations ont perdu de leur force et la droite bolivienne sa tête.

Nous avons entamé alors une lutte anti-coloniale, anti-néoliberale et anti-impérialiste, parce que c’est la lutte historique menée par nos peuples. Ce que vous avez fait ici avec la Révolution Française, nous sommes en train de le faire maintenant en Bolivie, mais en démocratie.

La Nouvelle Constitution Politique de l’Etat Bolivien concrétise la lutte de nos ancêtres : l’eau, l’électricité, les télécommunications sont des services élémentaires publics et ne peuvent être privatisés, il s'agit de droits humains. C’est la première fois que les services basiques sont déclarés en tant que droit humain dans une constitution en Amérique latine.

Tous les droits des hommes et des femmes et principalement ceux des femmes, sont garantis par la Nouvelle Constitution. En outre, nous avons fixé le droit de vote de tous les citoyens boliviens habitant à l’étranger.

 


  « Nous sommes une nation pacifiste »

 Lors de mon service militaire en 1978, on me disait qu’aucun militaire étranger en tenue et armé, n’avait le droit de circuler dans le territoire bolivien. En 1988, j’ai vu à Chapala des militaires américains de la DEA, armés, commandant les forces armées et la police nationale, et qui participaient à la répression. Je l’ai vu de mes propres yeux ; ils avaient même installé une base militaire à Chimoré ; les anciens présidents boliviens devaient  demander l’autorisation à l’ambassade américaine pour y faire atterrir leurs avions. Aujourd’hui la situation est tout autre et pour la première fois dans l’histoire bolivienne, un principe constitutionnel établit qu’aucune base militaire étrangère n’est autorisée dans le territoire national.

En outre, l’Etat bolivien ne peut  déclarer la guerre à aucun pays voisin, constitutionnellement nous sommes des pacifistes ; ce que ne veut pas dire que le pays ne peut pas se défendre face à une éventuelle attaque. Dans les guerres, seules les multinationales et les grandes industries d’armes gagnent, les peuples jamais.

Par l’influence de l’oligarchie de Santa Cruz, notre projet constitutionnel a été combattu dès le début, par des humiliations envers mes frères et camarades. Toutefois, le « oui » au référendum l'a emporté même dans cette région, car si l’oligarchie est un groupe puissant, elle n’est pas le peuple.

Moi, je crois aux forces sociales, à celles du monde entier, car elles sont les puissances motrices qui changent l’histoire, qui changent des politiques, des programmes, et en Amérique latine, qui changent des présidents. On pariait même pour savoir quel mouvement paysan d'Amérique Latine serait le premier à faire tomber des présidents, car la plupart des gouvernements d'Amérique latine mènent des politiques néo-libérales, de saccage permanent, de privatisation des entreprises et des services publics. Nous travaillons ensemble pour tout changer en démocratie, car nous défendons le droit à la vie, à la justice, à la souveraineté.

Même si le référendum constitutionnel est globalement passé avec un 61% , les points de la Constitution qui concernent la limitation de la propriété de la terre ont remporté plus de  80% de suffrages positifs dans les 9 départements, parce que par le vote du peuple, nous sommes en train d’éliminer le latifundium en Bolivie.

Plus du 90% des médias appartiennent aux terriens et aux grands patrons. Et ces derniers temps les chefs de l’Eglise catholique se sont joints au boycott de la Nouvelle Constitution. Il ont diffusé des affiches qui disaient : « OUI à Dieu, NON à la Nouvelle Constitution » , dans ce sens le « Oui » serait le diable, Evo Morales . Quand le OUI a la Nouvelle Constitution a gagné, j’ai dit « Dieu a perdu, que deviendra alors la coupole de l’Eglise Catholique de la Bolivie ? ». Mais je dois reconnaître pourtant la lutte de certains prêtres qui travaillent dans les campagnes et qui ont soutenu le « oui » à la Nouvelle Constitution.


 « La Bolivie, cette terre-mère si riche et ses enfants si pauvres »

 Moi, je n’ai pas eu l’opportunité d’étudier à l’université, où tous les politologues se préparent pour devenir les futurs présidents de leurs pays. Même pour devenir syndicaliste j’ai du passer des ateliers de formation, pour devenir président : rien. Je me sens encore président à  moitié, pourtant, je comprends davantage la situation économique et sociale de la Bolivie et je suis sûr de la richesse de ses ressources naturelles. Voilà la Bolivie, la terre-mère qui possède autant de richesses, et son peuple, autant de pauvreté, cela est inadmissible.

La Bolivie possède 15 000 km2 des sols avec toutes formes de lithium. Le fer, dans l’orient bolivien, le pétrole qui coule dans notre terre, ou encore l’énergie électrique qui peut se produire en Bolivie. Par l’exploitation de toutes ces ressources naturelles, la Bolivie aura un grand avenir .

En outre, nous sommes en train de d’organiser l’UNASUR (Unité Sud-américaine) Grâce à la coopération d’autres pays de l’Amérique latine, comme le Chili, le Brésil et le Venezuela, et de la même manière que l’Europe a son Parlement, l’Amérique latine aura le sien qui siègera à Cochabamba. La planification du développement de toute l'Amérique Latine débutera à la tenue de ce Parlement.

La Bolivie et l’ensemble de l’Amérique du Sud ne donnent pas seulement de l’espoir à l’Amérique latine mais au monde entier, car nous possédons des resserves naturelles et écologiques. Mais plus encore, nous sommes une resserve étique et morale, car quelque chose de très important a été inclut dans la Nouvelle Constitution Bolivienne :  ama sua, ama quella, ama llulla [5], car la corruption, le despotisme et la bureaucratie sont des caractéristiques d’un état colonial et c’est pour cette raison que nous luttons pour la décolonisation.

            A tous ceux à qui le sujet indigène dérange, je veux leur dire qu’on est tous des originaires, seulement qui a des « originaires » millénaires très pauvres et des « originaires » contemporains, peu nombreux, mais très riches et avec la Nouvelle Constitution, nous cherchons l’équilibre et l’égalité de tous ces « originaires » qui habitent cette terre-mère qui est la Bolivie.

 

Article paru sur le site : contretemps.eu

Traduction et retranscription Bettina Ghio. Photographies Naima Di Piero.





[1]              Conféderacion Sindical Unica de Trabajadores Campesinos de Bolivia

[2]              Accion Democratica Nacionalista.

[3]              Movimiento Nacionalista Revolucionario.

[4]              Assemblée pour la Souvéranéité des Peuples.

[5]              Dévise de l'empire Inca signifiant « ne pas voler, ne pas paresser, ne pas mentir »

 







Islam, La Réforme Radicale : Ethique et Libération


Tariqramadan.com

vendredi 12 septembre 2008, par Tariq Ramadan
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La route ne fut pas toujours aisée et les études et les recherches furent longues et parfois bien difficiles. Les réflexions et les propositions que les lecteurs trouveront dans le présent ouvrage sont le produit d’une longue et profonde immersion dans l’univers des « sciences islamiques ». Pendant plus de vingt ans (nourri par l’enseignement traditionnel que nous avions suivi, des lectures accumulées, des recherches personnelles et des livres écrits) nous avons répété que le réveil de la pensée islamique passait nécessairement par une réconciliation avec sa dimension spirituelle d’une part et par un engagement renouvelé, une lecture rationnelle et critique (ijtihâd) des sources scripturaires dans le domaine du droit et de la jurisprudence (fiqh) d’autre part. Nous n’avons pas changé d’avis : le cœur lumineux de l’islam est bien la quête et l’initiation spirituelles et sa dimension universelle passe nécessairement par un travail de lecture et de relecture continuée, d’interprétation fidèle et novatrice et enfin de formulation d’avis juridique adaptés (fatâwâ). Les musulmans d’aujourd’hui, en Orient comme en Occident, ont un besoin urgent d’un fiqh (droit et jurisprudence) contemporain, distinguant ce qui, dans les Textes, est immuable de ce qui est propre au changement. Nous nous y sommes engagé de façon systématique dans trois ouvrages aux approches différentes : avec Etre Musulman Européen , il s’agissait de présenter une réflexion nouvelle à partir des principaux instruments classiques offerts par les fondements du droit et de la jurisprudence (usûl al-fiqh) : le raisonnement interprétatif critique et autonome (ijtihâd), l’intérêt et le bien communs (maslaha) et l’avis juridique circonstancié (fatwâ). Cette approche devait permettre aux musulmans européens (et occidentaux) de répondre aux questions et aux défis de leur présence dans les sociétés sécularisées où le référent religieux joue un rôle secondaire dans la vie publique. L’ouvrage Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam prolongeait cette réflexion en abordant de façon plus directe la question des sciences et des méthodologies en amont : la seconde partie du livre se présentait sous la forme de propositions pratiques et concrètes dans les différents domaines de la spiritualité, de l’éducation, de l’engagement social et politique, du dialogue interreligieux, etc. Ces deux ouvrages ont vulgarisé une pensée et une méthodologie qui se sont diffusées bien au-delà de nos espérances : un large mouvement de pensée s’est mis en branle au-delà de ces contributions. Notre étude sur Le face à face des civilisations abordait la question sous l’angle des sociétés majoritairement musulmanes en posant la question Quel projet pour quelle modernité ? et en étudiant les dimensions sociale, politique, économique et culturelle d’un possible projet de société. Il s’agissait encore et toujours de faire le pari de la fidélité dans le mouvement.

 

Nous sommes pourtant parvenus à des limites. La vision générale a certes été renouvelée, des lectures novatrices ont souvent permis d’apporter des solutions originales, de dépasser les attitudes de repli, de mettre un frein à l’isolement victimaire ou encore au littéralisme sectaire : un autre rapport à soi et à l’Occident s’avérait possible. Et pourtant ! Des blocages demeuraient qui empêchaient de poursuivre plus loin la réflexion et qui surtout donnaient au mouvement de réforme (islâh) la forme d’un processus d’adaptation continuée à l’ordre des choses… aussi insatisfaisantes fussent-elles. Il nous apparaissait qu’il fallait aller plus loin et non plus seulement questionner, comme l’avaient fait les réformistes des deux précédents siècles, les productions du fiqh mais bien ses fondements, ses sources et la science mère (usûl al-fiqh). Des siècles, des décennies et des années de référence à l’ijtihâd ont certes fait avancer les choses mais de façon encore bien insuffisante puisque les crises demeurent, voire s’approfondissent, et que les musulmans semblent en panne de vision et de projets pour le présent et pour l’avenir. Nous semblons avoir atteint la fin d’un cycle, celui qui consistait à penser la revivification à partir du simple renouvellement de la lecture des sources scripturaires et de leur interprétation. On y avait justement distingué la sharî’a (la Voie de la fidélité comprenant l’ordre légal) du fiqh, les principes généraux (‘âm) des principes spécifiques (khâs), les normes immuables (thawâbit) des normes sujettes à changement (mutaghayyirât) et cela avait permis le mouvement du renouveau comme l’avait indiqué et espéré le penseur indo-pakistanais Muhammad Iqbâl (m. 1938) Or, il se trouve, comme nous le montrerons dans notre première section, que cela est insuffisant lorsque les progrès du monde sont si rapides, les défis si complexes, et la mondialisation si perturbante.

 

Il faut donc, à notre sens, aller plus loin, poser la question des sources du droit et de la jurisprudence (usûl al-fiqh), des catégories qui les organisent, des méthodologies qui en découlent et enfin de la nature de l’autorité que ces ensembles confèrent aux savants des Textes (les ‘ulamâ’ et particulièrement les fuqahâ’). C’est ce que nous nous proposons d’entreprendre dans le présent ouvrage : il s’agit clairement d’une nouvelle étape. Il est ici question pour nous de revisiter non plus seulement les outils et les applications concrètes et historiques du droit et de la jurisprudence (fiqh) mais leurs sources, leur catégorisation et ce faisant les méthodes, les champs d’autorité et la nature des approches qui nous ont été proposées à travers l’histoire de cette science (usûl al-fiqh). Cette démarche est le produit d’années de réflexions et de questionnement sur la nature des crises, des difficultés et des blocages qui paralysent la pensée musulmane contemporaine : pourquoi donc le recours à l’ijtihâd, depuis si longtemps convoqué, ne produit-il finalement pas le renouveau escompté ? Pourquoi l’esprit novateur, audacieux et créatif de l’origine a-t-il laissé la place à des démarches frileuses qui ne pensent la réforme qu’en terme d’adaptation au monde et non plus avec la volonté et l’énergie de sa transformation ? Comment expliquer et appréhender cette scission et ce fossé immense entre les « sciences islamiques » (ou « sciences sacrées ») et toutes les « autres sciences », qui délimitent des champs d’autorité distincts et bien gardés mais qui ne permettent pas de répondre comme il se doit aux défis de l’époque ? Ce sont ces questions, et bien d’autres encore, qui nous ont convaincu qu’il fallait remonter à la racine des problèmes, circonscrire leur portée et proposer une nouvelle approche et une nouvelle méthodologie quant aux fondements et aux sources du droit et de la jurisprudence (usûl al-fiqh).

 

Cette étude contient, au demeurant, trois thèses fondamentales : le monde musulman contemporain (en Orient comme en Occident) doit repenser les termes et les modalités du processus de réforme (islâh, tajdîd). Il importe de distinguer « la réforme de l’adaptation », qui impose à la pensée religieuse, philosophique et légale de simplement s’adapter aux évolutions des sociétés, des sciences et du monde, de la « réforme de la transformation » qui se donne les moyens spirituels, intellectuels et scientifiques d’agir sur le réel, de maîtriser les savoirs et d’appréhender par anticipation la complexité des défis sociaux, politiques, philosophiques et éthiques. Pour ce faire, et c’est la seconde thèse, il faut impérativement reconsidérer le contenu et la géographie des sources du droit et de la jurisprudence islamiques (usûl al-fiqh). Il ne peut s’agir de s’appuyer uniquement sur les sources scripturaires pour aborder la relation entre les connaissances humaines (religion, philosophie, sciences expérimentales et humaines, etc.) et l’éthique appliquée : l’Univers, la Nature et les savoirs qui s’y rapportent doivent impérativement être intégrés dans le processus qui permet de fixer les objectifs supérieurs et les finalités éthiques (al-maqâsid) de l’enseignement global de l’islam. La conséquence de cette nouvelle géographie est importante et elle détermine notre troisième thèse : il faut opérer un déplacement du centre de gravité de l’autorité dans l’univers de référence islamique en sériant plus clairement les compétences et les rôles respectifs des savants des différents domaines. Les savants des Textes (‘ulamâ’ an-nusûs) et les savants du contexte (‘ulamâ’ al-wâqi’) doivent désormais travailler ensemble, sur un pied d’égalité, pour mettre en branle cette réforme radicale que nous appelons de nos vœux.

 

Nous sommes conscient, au moment où nous écrivons ces lignes, que des critiques ne manqueront pas de s’exprimer. D’aucuns ont, ces dernières années, questionné notre compétence et notre habilité à aborder certaines questions en sciences islamiques (fiqh, usûl al-fiqh, etc.) et, a fortiori, à proposer des solutions. Répétons ici que ce qui nous importe est que ces critiques cessent de s’intéresser à la personne et commencent à s’atteler au seul vrai débat qui compte, à savoir étudier les thèses et les réflexions présentées et en produire, le cas échéant, une critique sérieuse et argumentée. Nous avons pu nous rendre compte, au moment où nous avions lancé l’Appel pour un moratoire sur la peine de mort, les châtiments corporels et la lapidation , que les réactions (même de la part de quelques ‘ulamâ’) étaient passionnées et émotives mais qu’il y avait eu au fond très peu de critiques argumentées produites après une étude approfondie du texte de l’Appel. Cette absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine.

 

Lors de présentations académiques (conférences, colloques ou séminaires) précédant l’écriture de ce livre, certains interlocuteurs ont relevé que, selon eux, ces réflexions n’étaient pas neuves, que l’intégration des scientifiques (issues des sciences expérimentales ou humaines) était déjà une réalité dans certains conseils juridiques islamiques. C’est ce que nous questionnons et dont nous contestons les modalités. Il existe certes, et nous en faisons mention à plusieurs reprises, des domaines (comme la médecine) où il existe des plateformes dans lesquelles les ‘ulamâ des Textes et les scientifiques se concertent et additionnent leurs compétences mais cette réalité est bien plus l’exception que la règle. Au demeurant, notre thèse est bien plus claire et plus radicale qu’un simple appel à « la consultation » ponctuelle des experts et des spécialistes (khubarâ’) dans les différents domaines du savoir : ce qui nous importe ici est de questionner l’essence de la catégorisation entre des sources du droit (usûl al-fiqh) et, ce faisant, de stipuler la nécessaire intégration des savants (‘ulamâ’) de la Nature, des sciences expérimentales et humaines, de façon permanente et sur un pied d’égalité quand il s’agit de déterminer les objectifs supérieurs et les finalités éthiques dans leurs domaines respectifs. Cette démarche nous permet de proposer ici un ensemble de finalités éthiques plus élaboré (que celui des cinq ou six objectifs principes traditionnels ) et une catégorisation (horizontale et verticale) originale des objectifs supérieurs. Notre approche offre un cadre qui ne se présente pas comme définitif mais impose de fait une révision critique des méthodologies et des typologies classiques.

 

On pourra aussi relever que nous n’apportons pas toujours de solutions concrètes aux différentes questions que nous soulevons. Il faut distinguer les registres : le travail théorique auquel nous nous sommes appliqué, dans les trois premières parties de cet ouvrage, consiste à étudier la terminologie, la catégorisation des sciences et l’histoire des différentes écoles des fondements du droits (usûl al-fiqh). Dans le cadre de cette réflexion fondamentale, nous proposons une nouvelle géographie des sources du doit et de la jurisprudence (usûl al-fiqh) : celle-ci doit permettre d’intégrer l’Univers et les environnements sociaux et humains (et donc de toutes les sciences y relatives) à la formulation des finalités éthiques du message islamique dont nous proposons ici une nouvelle présentation et également une nouvelle catégorisation. A partir de ce cadre théorique, nous étudions des cas de figure pratiques et nous soulevons un certain nombre de problématiques et de questions : nous avons choisi quelques domaines clefs (médecine, arts, cultures, relation homme-femme, écologie, économie, sécularisation, politique, philosophie) qui sont loin d’être les seuls mais vis-à-vis desquels (dans le cadre limité de cette étude) il nous semble que notre approche est de nature à ouvrir de nouveaux espaces d’investigation et de créativité. Il ne nous appartient pas ici d’apporter des réponses à chacune des interrogations posées puisque la thèse fondamentale du présent ouvrage est justement d’affirmer que les spécialistes doivent se pencher sur ces problèmes, être plus impliqués et nous faire bénéficier de leurs compétences sur des questions souvent complexes et pointues. Notre apport se limite ici à questionner les méthodes tout en formulant des critiques de fond quant à la nature formaliste ou clairement inadaptée des réponses proposées. Il appartient ensuite aux savants, scientifiques et experts des diverses branches de savoirs de nous fournir des solutions nouvelles et performantes.

 

Il faut encore être clair sur un point : cette étude n’est pas une critique systématique et sans nuance des ‘ulamâ’ et des fuqahâ’ que nous rendrions responsables de tous les maux qui traversent les sociétés majoritairement musulmanes et les communautés qui vivent en Occident, en Asie ou en Afrique. Notre propos touche la conscience musulmane contemporaine à tous les niveaux et nos critiques se veulent constructives et multidimensionnelles. Il importe que les musulmans dits ordinaires prennent leur part de responsabilité dans le travail critique, dans la nature des questions qu’ils formulent et dans l’approfondissement de la réflexion à partir des réalités quotidiennes. Le problème du leadership dans le monde musulman tient également au manque de contributions critiques à l’intérieur des communautés religieuses, à la passivité du plus grand nombre et au suivisme souvent exclusif, basé sur l’émotivité ou l’admiration, de tel ou tel savant ou leader compétent et/ou charismatique. Il est nécessaire également de faire la critique des intellectuels et des scientifiques ou savants qui excellent dans leur champ de compétence mais qui ne participent pas aux débats intellectuels et éthiques à l’intérieur de la communauté spirituelle : ils se bornent souvent à critiquer « l’incompétence-des-savants-qui-ne-connaissent-rien-aux-questions-sur-lesquelles-ils-légifèrent » mais ils adoptent une attitude d’observateurs passifs n’assumant aucune responsabilité dans la crise de la conscience musulmane contemporaine. Nous appelons donc à un réveil général et à une évaluation autocritique de toutes les consciences et de toutes les compétences, des musulmans ordinaires autant que des intellectuels, des scientifiques et des ‘ulamâ’. Il appartient même aux experts non musulmans, comme nous le verrons, de jouer leur rôle dans le processus en interpellant la conscience musulmane contemporaine sur un certain nombre de questions ou en apportant le concours de leur compétence dans la résolution possible de certaines questions scientifiques et/ou éthiques (en sciences expérimentales ou humaines).

 

Notre étude se présente en quatre parties bien distinctes. Les trois premières sont théoriques et ont pour fonction de déterminer le cadre à partir duquel les cas pratiques sont abordés dans la dernière partie. Nous nous sommes d’abord intéressé à la terminologie et à la nature de la réforme dont nous parlions. Dans la seconde partie, nous avons présenté les trois grandes écoles classiques qui ont déterminés les horizons des fondements du droit et de la jurisprudence (usûl al-fiqh) : l’école déductive, l’approche inductive puis l’école des objectifs supérieurs (al-maqâsid). C’est dans la troisième partie que nous proposons « une nouvelle géographie des fondements du doit et de la jurisprudence » et que nous exposons nos thèses fondamentales. Dans la quatrième partie, nous avons fait le choix de certains domaines (choix arbitraire et qui de surcroît ne pouvait permettre une étude exhaustive) dans lesquels la pensée islamique avait plutôt bien évolué (comme la médecine, même s’il faut encore davantage d’engagement spécialisé), et d’autres où l’on assiste à de vrais blocages (arts, cultures, économie, écologie, etc.). Il s’agit pour nous de montrer comment, et en quoi, une méthodologie nouvelle est nécessaire pour relever les différents défis de l’époque contemporaine. L’exigence n’est pas, dans chacun des domaines scientifiques, de chercher à s’adapter aux évolutions sociales et scientifiques mais d’apporter une contribution éthique, un supplément d’âme, d’humanité et de créativité positive aux sociétés, aux sciences et aux progrès humains.

 

Le lecteur qui aimerait éviter les chapitres techniques analysant les sciences islamiques et les fondements du droit (usûl al-fiqh) puis le développement théorique relatif à la présentation de la nouvelle géographie que nous proposons ici, pourra se concentrer sur l’étude des cas pratiques et les cinq sections que nous avons établies dans la quatrième partie. Le cas échéant, il pourra revenir à la lecture des questions théoriques dans un second moment. La lecture linéaire de l’ouvrage ou l’approche initiale par les cas pratiques peuvent être toutes deux logiques, voire complémentaires, si l’on garde à l’esprit les relations impératives existant entre les critiques théoriques, la méthodologie proposée et les solutions pratiques et éthiques qui sont l’objet de notre démarche. Nous parlons de l’intérieur d’un univers de référence dont nous questionnons les catégorisations et les méthodologies classiques afin de pouvoir réconcilier l’intelligence musulmane contemporaine avec l’universalité de son message et la complexité des défis contemporains. Il importe de ne pas oublier, chemin faisant, les limites autant que les ambitions de l’entreprise que nous nous sommes assignée.